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Ethique et t.o.c

La dimension Spinozienne
Gouttes  
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November 29

Sous les toits

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Sous les toits, c'est mieux que sous les ponts. Juste en dessous du chapeau pointu, tu sais...
Là où l'eau ruisselle en trombes, déversée par un Eole furieux qu'on croyait mort, apaisé...
Perchée, je suis, comme un pigeon d'Eglise, une prisonnière éclairée de donjon.
Mes mains s'égarent sur les poutres blanches, l'ampoule suspendue à son fil improbable tangue et diffuse ses halos de boîte de nuit un peu partout dans l'antre, fantômatique...
 
Sous les toits, c'est mieux que sous les ponts. Juste avec toi dans mes châteaux pentus, tu sais...
Là où il fait bon vivre ce qu'on a décidé ou ce qui s'est présenté avec faste fortuitement, à nos yeux  incrédules qu'on croyaient crevés par l'inconsistance du monde, irraisonné.
 
Elancée sur un cheval ailé, je suis ; telle une Amazone de série Z, une écuyère de cirque fantasmagorique...
Mon imagination vagabonde au gré des rafales, de la marche turque aux infernales walkiries, du trot anodin des gouttes au galop foudroyant d'un Tornado débridé sans corps, sans queue, ni tête.
 
"Urgence", entends-je entre deux sifflements ; si, si, je t'assure, je te rassure, j'en suis sûre...
 
Sous les toits, c'est mieux que sous les ponts. Juste sans toi dans mes chansons d'amour, tu sens ?
Là où tout semble élevé et étriqué à la fois, où l'on est livre parmi les livres, encastrée dans l'ennui impalpable et enfouie sous des entités à pages épaisses qui vous écrasent, mutilant vos sens, annihilant vos désirs jusqu'à l'envie de respirer.
 
Mon émoi sans toi
Mon aimant sans toit
Mon étoile sans té ni elle, euh....
 
C'est dans les hauteurs que l'oxygène manque et révèle des délires étranges, tu vois...
 
Mes mots s'inscrivent au lavomatic, entre deux bourrasques aggressives et des milliards de perles d'eau.
Je vois que tu m'aperçois, du bout du doigt sur le carreau,  traçant un signe à courbes dans la buée.
 
Sous les toits, c'est mieux que sous les ponts. Juste en dessous de toi, posture septime pour me protéger, tu veux ?
Là où la foule me regarde sans m'atteindre
Là où la houle se garde de m'attendre
Là où l'ampoule danse, blafarde, sur mon ventre.
 
Au lointain, des ricannements presque humains de notes venteuses infiltrées dans les dernières feuilles de l'année me glacent et figent mes espoirs de toi -avec thé ou sans ?- en de ténus cristaux aux branches harmonieuses. Santé !
 
Mon coeur se consumant est sans cesse arrosé. Neptune me transperce de son trident en d'infâmes incantations. Je pleure, mais l'eau lacrymale se noie dans la mer, tu vois, on ne voit pas, même pas toi...
La fumée s'exhale de son corps qui saigne, mais l'entaille de coeur se fond dans le rouge ordinaire de l'organe de Vie.
 
"Tu fumes ?
- Non ! je n'aime pas la fumée...
 
- Tu as froid ?
- Non ! je porte un gant de main gauche, côté coeur...
 
- Tu vas bien, alors ?
- Non ! mais est-ce si important ? J'ai un toit et une taie
  J'ai un toi et parfois deux T ; j'ai un toi étêté, c'est selon.
 
- Entêtée, tu es....tu sais ?".
 
Sous les toits, c'est mieux que sous les ponts. Juste en dehors du temps avec toi.
 
November 23

Zézette à la plage

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Cela faisait un bout de temps que Zézette pratiquait la sociologie appliquée en milieu banalisé de type  iodé et granuleux. A l’instar des critiques gastronomiques les plus aguerris, elle devait rendre un rapport à son maître de conférence, doyen de la fac de psychologie de  Bordemer, pour faire perdurer certaines étoiles dans son cursus universitaire et  gagner du galon.

 

Depuis toujours, la passion de Zézette, c’était de regarder. Sans yeux, point de vie , elle en était sûre ; fut-elle affublée d’un handicap visuel, qu’elle se suicidât sans regret avec le courage d’un samouraï. Elle eut pu devenir ornithologue ou entomologiste, car le goût de l’observation va de paire avec patience et méticulosité indispensables à l’étude des espèces animales ailées ou minuscules. Mais non. Zézette allait à la simplicité, en préférant l’étude de ses semblables, hommes, femmes, enfants, tous uniques et cependant répertoriés depuis longtemps dans des groupes, classes, et sous groupes divers. Le paradoxe de la classification de l’Unique en a fasciné plus d’un avant Zézette, et sert de fondement à des théories sur la constitution et le fonctionnement de nos sociétés.

 

A Bordemer, en Juillet, regarder n’était plus une faculté naturelle dont on a pas conscience, comme l’action de marcher ou boire : on pouvait parler d’un exploit sportif oculaire. Il était en effet difficile de décrypter tous les comportements des sujets, tant la masse touristique abondait.

 

Sur la plage, il y avait toujours une masse grasse de gens, souvent gras à titre individuel, d’ailleurs ; ce qui suscitait un gros tas de questions –pourquoi tant de gens regroupés ; pourquoi tant de gros ; pourquoi pouvait-on lire « gros » dans le mot « regroupé » ; pourquoi aimer regarder les gros regroupements ; et pourquoi avait-on besoin de se regrouper énormément en été sur un territoire ensablé en littoral tel des troupeaux d’antilopes autour d’une oasis ?- . Doux mirage de la modernité qu’une plage bondée de corps alanguis sur serviettes.

 

Assise en bikini noir sur un drap de bain bleu turquoise face à l’océan, Zézette ouvrit son bloc-notes Fière Fontaine et entreprit de développer le premier point de son plan : «  a) Comportement grégaire de l’humain »

« La plage est le seul lieu où l’Homme redevient un animal comme les autres, avec quelques codes cependant, issus de sa vie en société urbaine et industrialisée le reste de l’année. C’est sur la plage que l’homme redevient paon et la femme, conne ».

 

Zézette se mordit les lèvres pour masquer son envie de rire. Non, elle ne pouvait pas écrire ça ! Et pourtant… elle l’observait à chaque fois : 99% des hommes mataient derrières leurs vraies fausses ray-bans, contre moitié moins pour les femmes, qui préféraient, en général, fixer leur attention sur les soins corporels : application de crème solaire strictement partout y compris derrière les oreilles, fixation intensive sur le maillot de bain et surtout ceux des voisines de serviette, observation fréquente de la peau donnée en pâture  aux ultra-violets, comme si le bronzage était bien le Graal qu’on était venu chercher ici … La vraie recherche était Ailleurs, assurément. Zézette penchait pour les « regards », parce que les phéromones de paons-à-lunettes se répandent entre ciel et sable à une allure aussi vertigineuse qu’invisible. Naturellement, ces processus relèvent de l’Inconscient, si bien que nul ne comprend vraiment son attirance pour les plaisirs de la plage. En Juillet – Août, on va à la plage, c’est une constante. Pourquoi n’irait-on pas en Laponie ? Vous l’avez deviné : à cause des anoraks, et puis…le froid, ce n’est pas notre culture ; nous ne connaissons que celui des congélateurs, caisson de survie des esquimaux-à-sucer.

 

Il n’y avait bien que Zézette, quasiment, pour se rendre à la plage en hiver, en jean / baskets, calepin sous le bras et ferme intention de jouir de l’air marin et du cri des mouettes mêlés au fracas des vagues, adorable cacophonie pour qui sait l’écouter et en lire les notes.

L’Exception reprit son stylo :  « b) La perception de soi-même et des autres »

« A la plage, voir et être vu est un jeu permanent. Moi-même, qui écrit ce rapport, je suis ravie de porter ce nouveau maillot de bain qui est à la bonne taille : la mienne : The right thing at the right place, mais je ne sais pas pourquoi c’est si jouissif….enfin si, peut-être (voir petit a du présent rapport). En outre, je sais qu’il me plaît de regarder autrui en raison de ma vocation professionnelle (qui en réalité, n’aurait jamais existé si je n’avais eu une tendance innée à adorer voir le monde). Je crois que je suis une sale narcissique, et je suis ravie de m’être débusquée moi-même. »

Zézette rit aux éclats, la tête renversée, les yeux envahis par un rayon ultra chauffant. Elle fut sans aucun doute remarquée par des tas de paires d’yeux, charmées, étonnées ou moqueuses…

« Je crois qu’il est inutile de travailler aujourd’hui, je n’arriverai à rien… », dit-elle tout haut, comme elle en avait souvent l’habitude.

 

Deux femmes-lézards, légèrement en arrière, levèrent la tête, comme dérangées dans leur cabine virtuelle à UV. Elles la regardèrent ranger stylo et calepin au fond d’un sac à motifs marins, puis se diriger vers le rivage…tout là-bas…vers les étoiles d’eaux des vagues dansantes.

Zézette savoura le moment d’entrer dans l’eau, celui où le pied rencontre la première fraîcheur, qui le rebute ; celui où la caresse du vent chaud dans le dos, enchante et pousse… Puis le corps réclame cette eau, en abondance, foulant des fonds mouvants, les cuisses fouettées de rouleaux d’écume insolents.

Après quelques brasses à goût salé, Zézette remonta les fonds ensablés d’un pas lourd : il y avait du courant, et des coquillages submergés lui transperçaient les pieds. Au moment de dégager le haut des cuisses de l’élément liquide, une étrange sensation l’envahit. Elle crut entendre un « flop », sorte d’appel d’air provenant de l’eau contenue dans le slip de bain, qui s’évacuait comme elle pouvait. Les nœuds n’avaient sans doute pas été assez serrés…du coup, le slip flottait au vent….pour ainsi dire. Zézette mis les mains en masque improvisé d’extrême urgence et surtout, d’extrême ridicule :

 

« Ouh…c’est pas vrai que je perds mon maillot !! merrrrrde !! »

Et de retourner prestement dans une profondeur d’eau propice à un rafistolage catastrophe. La sociologue de bazar se demanda un instant à quelle catégorie de plagiste elle appartenait : les naturistes refoulés ? les nageurs imprudents ? les femmes incultes en sécurité des maillots de bain ? les réfractaires inconscients au bikini ? Consolation non négligeable, le haut n’avait pas bougé. Cela relevait donc de l’accident. Lorsque Zézette s’avança sur le sable, son regard croisa celui d’un homme d’âge mur, vêtu d’un short et d’un polo de golf, assis entre deux femmes, dont l’une devait être sa fille… Zézette paniqua : avait-il vu sa zézette, entre deux vaguelettes du rivage ? elle maudit ses parents, qui lui avait donné ce nom de sexe carrément niais, encore qu’il eut été impossible de dégoter un nom de sexe intelligent. Mais bon…la peur du ridicule fait penser n’importe quoi, dans l’instant.

 

 L’homme n’avait pas l’air méchant et se contenta de sourire à Zézette, comme s’il eut vu la Madone ou Bo Derek… Celle-ci se sentit soulagée : au moins, sa gaffe ouvrait sur une communication non verbale : il faudrait qu’elle y consacre un chapitre de son rapport prochainement, d’ailleurs…Lui rendant son sourire mystique et cristallin, Zézette s’en retourna sur son périmètre sablé  devant les lézardes crémées comme des sardines à l’huile. L’une avait les seins nus, ce qui donna à Zézette l’occasion de s’intéresser au monokini. Rien que le mot sonnait avec étrangeté. Car, si l’on met son bikini, en revanche, on FAIT du monokini. Parce qu’on enfile pas un vêtement inexistant. Oui mais, le slip ? si ! Alors ? C’est à n’y rien comprendre. « Bi et Mono sont dans un bateau. Bi et Mono tombent à l’eau, qu’est-ce qui reste ? Le kini ». Monokini, bikini ou unikini, finalement, c’était sûrement une affaire de goût relative à l’esthétique. Les naturistes continuent de penser, que tout ça, c’est moche. Les skadoks l’avaient prédit, autrefois, mais personne ne les crurent jamais…

 

 Zézette rit et se dit que la plage en été  était vraiment un lieu d’une richesse infinie, où corps et esprit pouvaient s’épanouir ensemble, dans des directions différentes, comme les amants fâchés. Un couple de personnes âgées passa, non loin d’elle, avec un parasol sous le bras pour Madame et une glacière pour Monsieur. Ils sortirent des nattes d’un sac jaune à paillettes que Madame portait en bandoulière comme un bazooka, en tapissèrent une parcelle infime de l’immense pâte à tarte naturelle de Bordemer, puis s’y allongèrent, soudain frappés de cataplexie, pour ne plus bouger d’un millimètre.

Ceux-là ne mataient pas, c’était évident. A partir d’un certain âge, on se concentre sur soi-même, particulièrement sur le sommeil en retard accumulé lors de l’Age de la Bronze, lorsqu’il fallait offrir son corps au soleil pour la teinture cutanée et simultanément, observer si l’on était repéré… Car voir fatigue, cruelle réalité  que le plaisir des sens à outrance. Zézette elle-même commençait à ressentir de petits picotements le long des paupières. Elle ferma les yeux. Mais elle voyait toujours. Ses images cérébrales, indestructibles, mémoire envahissante qui hantait parfois ses nuits en tableaux anachroniques de données de chiffres, suite de mots,  ou de visages expressifs sertis de couleurs vives, aveuglantes…

 

Zézette était partie dans un trip de sa particularité ordinaire où il fait bon dormir et voir des choses en même temps, en dehors de tout sommeil paradoxal.

 

« Mademoiselle…mademoiselle….puis-je me permettre ? s’il vous plaît… » dit une voix venant du haut.

 

Zézette sursauta et ouvrit un œil derrière ses verres sombres.

« Dieu ? » murmura-t-elle encore sous le choc du réveil…

La voix avait un corps. Pas trop mal, de surcroît, avec des cheveux bruns  et du poil aux pattes.

« - je m’excuse de vous déranger….je suis juste là… (il désigne un emplacement avec deux serviettes, sur sa droite, non loin des deux sardines à l’huile, où une fillette s’amuse à faire des pâtés)…je me demandais….je vous  ai aperçue revenir de l’eau….

Zézette sentit sa gorge se nouer. Allait-il lui parler de sa chute de maillot ? « Les mecs ne manquent pas d’air ! », reçut-elle brusquement de son cerveau encore en mode alpha.

 

« Oui ? » parvint-elle à articuler.

 

« Je me demandais si vous accepteriez de surveiller ma fille cinq ou dix minutes sur sa serviette, le temps que j’aille me baigner…elle ne veut pas rester seule sur le rivage…

 

- euh oui….tout à fait…je vais la surveiller, ne vous inquiétez pas », s’entendit-elle répondre en mode Mère Thérésa.

 

- Oh merci beaucoup, Mademoiselle, c’est très gentil à vous ! », fit –il en souriant en mode Patrick Sabatier.

 

Zézette trouva qu’elle était beaucoup trop sympa avec les inconnus. Il suffisait d’un sourire, de trois phrases à courbettes, et hop, on pouvait lui faire faire du baby-sitting à la plage, comme ça, en la tirant de sa quatrième dimension personnelle et confidentielle.

« ah ! au fait ! j’oubliais : elle s’appelle Coraline ! » lâcha l’homme en direction de Zézette peu avant de courir vers l’eau, comme un naufragé du Sahara.

Zézette se leva –ce qui produisit un léger mouvement de cou, des deux lézardes coulantes, au Nord-, pour aller à la rencontre de la fillette. Hélas, Coraline n’était pas aussi engageante que son papa et consentit simplement à révéler  son âge (3 ans). Elle ne voulut pas prêter ses seaux, sa pelle ni  son râteau, se bornant à tirer la langue à Zézette en proclamant  « Non », sans doute son mot favori.

Lorsque le père revint, Zézette était en train de se faire enterrer les jambes par la petite, image réjouissante du Bonheur à la plage, avec des enfants-qu’on-n'a-pas.

Il remercia chaleureusement la sociologue incognito et cul-de-jatte de pacotille, puis, s’essuyant les mains, farfouilla dans son sac en toile kaki, d’où il ressortit une carte de visite.

« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, un jour, n’hésitez-pas, appelez-moi. 

 

- oh c’est très aimable, mais je n’ai pas d’enfants.

 

- eh bien, ce n’est pas grave…vous pourriez avoir besoin d’un autre service….un dépannage…un verre…

 

- oui….ou du sel ? du poivre ? de l’huile ? c’est pas malin, comme plan-drague, ça…

 

- euh…c’est vous qui voyez, ok ? »

 

Mais Zézette ne voulut rien voir. Pour une fois. Ni en  savoir davantage sur « Abdel Hatif Crokmiten ». Elle fourgua la carte dans son sac, en projetant de réutiliser le verso pour sa prochaine liste de courses. La vraie raison ? le maillot de bain. Il portait un short beige –couleur de chiotte par excellence- assez long sur sa cuisse de tétard. Sec, cela pouvait encore passer pour un pyjama d’été, mais mouillé…avec le jeu des transparences, Zézette crut discerner quelque chose d’épouvantable, un alien à barbe rousse tout ruisselant rappelant un trappeur du grand nord canadien, serial killer dans un film de série B.

 

Zézette crut bon de changer d’emplacement, après cette touche à caractère catastrophique. Elle salua, attrapa d’une main la serviette turquoise, de l’autre son fourre-tout marin, puis partit en direction d’une partie cachée de la plage de Bordemer, l’étendue de sable derrière le second ponton de pierre. Se retournant, elle vit Coraline lui tirer la langue une énième fois. C’est sûr, elle n’aurait jamais d’enfant.

 

Autre plage, autres rencontres. Zézette prit place entre un couple de japonais et un couple d’amoureux fort occupé à se bécoter, au nord, et une famille nombreuse, au sud, avec plusieurs générations regroupées au fil des serviettes en rang d’oignon, comme dans un documentaire sur les lions de mer en Alaska.

 

Zézette s’allongea à plat ventre et ferma les yeux en direction du soleil pour mieux les rouvrir ensuite derrière son rempart Essilor. Qui veut aller loin ménage sa monture. Elle alla se rafraîchir dans l’eau brièvement, en prenant soin de tenir son slip de bain en émergeant les cuisses des abysses… De retour sur le drap bleu, elle s’étendit sur le dos afin de colorer un peu son corps de belette albinos. « Tu ne fais donc pas de monokini ? tu vas avoir des marques » lui lança un neurone en mémoire tampon longue durée. « Eh non, marmonna Zézette…parce que si j’enlève le haut…je serais obligée d’enlever le bas…et là, ce n’est pas autorisé.

 

« Mais…euh…tu aurais pu mettre un string… 

- non, j’aime pas montrer quand j’ai des trucs dans les fesses, cela relève de la sphère privée. Et puis, on n’est pas à Rio, ici.

- bon, j’insiste pas…

- pfff…. !!! je ne suis même pas tranquille avec moi-même !! le boulot me met une de ces pressions ! Pire qu’un mec ! ».

 

Pour chasser ses démons, Zézette eut envie de laisser aller son regard au hasard des courants d’air. Elle tourna la tête sur la gauche le plus discrètement possible,  afin d’observer le couple asiatique. Ils avaient la particularité d’être totalement habillés : pantalons-chemisettes-tongs ; bien que la température avoisinait les 35°. Pour éviter un dessèchement intense de la peau voire une insolation, ils tenaient une ombrelle au-dessus de leur honorable tête. Cette promiscuité sous l’ombrelle était des plus charmantes, et Zézette envia ce bonheur partagé si sage et si discret. Zézette bascula les cervicales à l’opposé pour rencontrer l’image du jeune couple amoureux qu’elle avait entre-aperçu en arrivant. S’il était difficile de discerner qui était l’homme, qui était la femme, chez les asiatiques, en revanche, point de visuel unisexe chez les européens. Et pour cause…Madame portait un bikini dont Monsieur était en train d’enlever le haut avec les dents tandis qu’il lui tartinait le ventre avec un liquide blanchâtre –crème solaire, sûrement…- . Monsieur portait un slip de bain noir et tendu à l’extrême –sans doute acheté trop petit-, que Madame peinait à faire descendre avec les pieds. N’est pas antipodiste qui veut ! Zézette se situait donc entre deux extrêmes, et elle se promit de retranscrire ces éléments d’étude dans un prochain chapitre intitulé : « Us et coutûmes de la vie de couple à la plage ».

 

Plus en bas, en direction du rivage, la famille de lions de mer était très intéressante. Il y avait là, les grand-parents, les enfants –adultes- et leurs propres enfants. Ces derniers, adolescents, avaient sans doute conviés des copains-copines, à cette serviette-party, car ils étaient 8. Huit…chiffre porte-bonheur à lunettes ! L’espace occupé par cette famille reconstituait parfaitement un intérieur de logement : parasol avec petite table de pique-nique, nattes, glacières, chaises pliantes, sacs par dizaines, amalgames divers d’habits et de chaussures, pour la partie visible des monticules. Un grésillement indiquait que la radio était là aussi,  à seriner les exploits et aléas de l’étape du jour du Tour de France.

 

Zézette pensa à un futur chapitre sur « le leurre du dépaysement de la plage »…Elle sourit : elle savait que l’œil averti du sociologue était lui-même, lors de ses pérégrinations saisonnières,  victime des mêmes schémas inconscients. Du coup, apprendre à décrypter ces mécanismes afin de produire des publications à but informatif, perdait beaucoup de son intérêt…on n’échappe pas à la génétique de son espèce…homo sapiens sum, homo sapiens mano.

 

Afin de relativiser encore davantage  son rôle d’observatrice pour un futur diplôme en sociologie, Zézette se mit à observer la tenue des plagistes, par curiosité toute naturelle uniquement. Il n’était pas question de critiquer pour juger abominablement, par plaisir malsain. Juste le regard…innocent ? Mais en tous cas, le plus impartial possible…Possible ?

Zézette différencia d’abord les femmes en bikini, de celles en maillot-une-pièce.

 

Pas de tendance prédominante tous âges confondus, mais une avalanche de couleurs beaucoup plus impressionnante que tous les arc-en-ciel de l’univers.

Elle fut ensuite frappée par les formes diverses des corps, qui faisait que deux maillots identiques produisaient une image radicalement différente selon le type morphologique de la baigneuse. D’ailleurs, elle en était sûre, il n’existait pas de type morphologique, au fond…Toutes uniques ! c’est pourquoi il fallait aussi se ressembler paradoxalement pour se reconnaître entre congénères, en adoptant un comportement identique, selon une classification encore en cours d’études : la sirène, la sardine, la méduse, l’étoile de mer, la baleine bleue ou à bosse, la thonne, l’anguille, la rascasse, la morue….etc.

 

Pour ces messieurs, le visuel était beaucoup plus complexe. Il y avait les slips -ou strings si l’on ne voit pas de textile derrière-, les boxers, qui collaient au jambonneau en seconde peau ; mais aussi les shorts  de bain qui s’arrêtaient à mi-cuisse, en tissus rappelant vaguement le K-way de nos ancêtres…à grosses fleurs épouvantables ou à palmiers et noix de coco géantes, pour la thématique « exotique ». Quant aux shorts ultra longs, couvrant toute la cuisse jusqu'au genou, cela semblait réservé aux très jeunes hommes, adeptes de surf …ou de drague sur serviette à motif de planche à voile…

 

Zézette contempla un nombre considérable de fesses, avec une fascination pour celles en slip : c’est parfois dans la simplicité que l’œil se réjouit le plus. Puis elle vit les formes : des ventres qui dépassaient, des peaux tombantes en accordéons de bal musette, des gonflements et des rétrécissements là où ne les attendaient pas. Zézette crut même voir E.T. ! Mais elle n’avait pas mis son chapeau de soleil…la tête surchauffait dangereusement, et l’impartialité était dans le rouge.

 

Lorsqu’elle quitta la plage, au moment où les mouettes viennent picorer les restes de biscuits des humanoïdes, où le disque solaire commence à s’éffondrer derrière l’horizon en de rougeoyantes traînées de pinceau, Zézette pensa qu’elle n’avait pas eu le temps de tout voir. Elle n’avait presque rien écrit et repartait avec une tête pleine de vide. Mais elle le savait : elle reviendrait le lendemain et aussi longtemps qu’elle en aurait besoin pour pondre son rapport. Et après le rapport ? Elle reviendrait aussi. Elle reviendrait tant qu’elle aurait des yeux.

 

Une vie

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Mazie naquit en mai 1904, dans une bourgade du Médoc, de parents aisés, où la vie rimait avec désirs, plaisirs et joie d’exister permanente. Cela faisait beaucoup de Z d’entrée… Il faut dire qu’elle s’était auto-baptisée très tôt. Née « Marie », elle ne parvint jamais à en prononcer le R ; étrange trouble du langage qui perdura des années, à tel point que l’entourage de l’enfant s’était résigné à entendre ce prénom malmené d’un Z qui voulait sans doute dire : « Ze suis Moi et unique en mon genre ». Encore plus étonnant : tous les autres R étaient prononcés correctement ! Quand, à 9 ans, le miracle de MaRie se produisit, dans sa bouche illuminée, il était trop tard : MaZie avait fait sa place et gravé son prénom zézayant dans les esprits pour l’éternité.

 

Mazie eut une scolarité tourmentée, non pas en raison d’un apprentissage laborieux des matières principales, mais plutôt du fait de son apparence, ce qui relève aussi, dans un sens, de l’apprentissage…mais de soi-même. Nosce te ipsum ; ce qui n’est pas toujours une mince affaire. De stature nettement inférieure à la moyenne, Mazie connut les railleries de ses camarades, pourtant toutes des filles ; mais la mixité n’y aurait pas changé grand-chose : on est jamais préparé à disserter avec charité entre mômes sur la Différence. La tolérance s’apprendrait au-delà du temps et des rencontres. Peut-être par un heureux hasard, celui de la bonté innée qui pousse dans les cœurs en liane feuillue et généreuse et dont rien ne modifie la configuration.

 

Malgré les quolibets incessants du style : « Mazie, la botte ; Mazie Nabote ; Mazie Microbe », la petite n’en finissait pas d’être brillante : « Mazie, première en dissertation ; Mazie, première en orthographe-grammaire ; Mazie, première en calligraphie ; Mazie, première en arithmétique ; Mazie, première….en Tout ». Cela n’arrangeait guère ses relations avec les autres, jalouses de cette faculté d’apprendre si spectaculaire, sous ses allures de souris des prés.

En perpétuel décalage dans les apprentissages fondamentaux, Mazie finissait par s’ennuyer en classe. Elle tenait secrètement une sorte de journal intime sur un calepin minuscule, à son image, qu’elle avait le culot de remplir en classe, camouflé entre deux pages de cahier dépassant du pupitre.

Les professeurs avaient convenu de lui faire sauter des classes, mais Mazie s’ennuyait toujours. Les parents de la fillette eurent recours à des précepteurs, ce qui eut pour effet d’accélérer le processus d’emmagasinement des connaissances : Mazie parlait couramment Anglais et Espagnol à 12 ans ; Mazie faisait des multiplications à multiples chiffres de tête en moins de temps qu’il ne faut pour le dire ; Mazie connaissait sa géographie sur le bout des doigts ; Mazie pouvait narrer l’Histoire de ses ancêtres comme s’ils étaient là, près d’elle, pour lui en souffler les dates et les faits les plus inédits.

C’est alors qu’on l’initia à la langue latine, puis au Grec ancien. Ce fut comme un déclic. Mazie découvrit une passion qui ne la quitterait jamais : traduire, retraduire, découvrir des subtilités dans les versions de Virgile, Sénèque, Tacite, Suétone, Homère, Hésiode, Aristote et tant d’autres grands auteurs du passé. Mazie étudia longtemps pour acquérir un niveau digne de ce nom…et digne de sa petitesse, qui s’oublia, peu à peu, comme par enchantement.

A 21 ans, Mazie avait terrassé son mètre cinquante d’un diplôme de professeur de Latin/Grec.

 

Mazie connut deux guerres, et cela ne lui fit pas grand-chose, dixit le Roi Arthur, spécialiste des résumés foireux. Elle aurait toujours été surprotégée, petit trésor insuffleur de vie dans des langues mortes. Je ne garde aucun souvenir de ma première rencontre avec elle. On me raconta cependant qu’en cette année de tourments, elle m’apporta linge brodé à mon prénom, médailles et onguents semi-cabalistiques afin, disait-elle, « que cette petite prenne son envol dans la douceur »… Image touchante qu’un Messie de pacotille dont personne ne retint le nom, au fil des années. Mais non. A l’instar de Melchior, Gaspard et Balthazar, Mazie fit son trou…de souris.

Tout d’abord, dans ma petite vie de Messie contrariée.

 

Au cours d’un dîner familial où je pleurais à chaudes larmes pour une raison oubliée, je rencontrai Mazie entre deux sanglots. Auparavant, je la connaissais sans la connaître : autour de la table ronde, elle occupait un siège depuis toujours, et mon père, le Roi Arthur, abominable misogyne, ne daignait point parler ouvertement à la Descendance, de la Reine Mage de la maisonnée. Ce jour-là, jour de drame, la dame vint à ma rencontre avec une bonté infinie dans le regard : « Qu’y-a-t-il, petit bouchon ? » . Je désignai le roi maudit d’un doigt tremblant. En ces temps reculés, Mazie me semblait grande. Elle portait une robe bleue très longue et un chapeau à voilette qui accentuait l’éclat de son regard émeraude. Les talons carrés de ses bottines à lacets produisaient un clac-clac réconfortant sur le carrelage. Elle me parla longuement, une main dans mon dos pour contenir le chagrin. Je n’ai pas retenu ses propos. Juste la voix. Une mélodie haut perchée, avec des intonations quasi enfantines. Mazie était mon amie, c’était évident. Nos pas nous conduisirent dans le jardinet. Elle courba  son corps gracile de roseau liliputien pour cueillir un dahlia rouge :

« Tiens, regarde-toi ! je t’aimerai toujours ».

 

Qu’il eut été dommage d’être sourde et de ne point voir la vibration des mots sur ce visage d’une composition étrange. Car Mazie n’était pas belle. Pas moche, non plus, notez bien. Un petit visage de fouine avec des lèvres fines et un nez en trompette ; des taches de rousseurs sous le fard à joue, des cheveux courts et bouclés qu’aucun souffle d’air ne parvenait à mouvoir : une combinaison de Mafalda, des Shadoks et de la Panthère Rose…

 

Au fil des années, nous apprîmes à nous connaître. Moi, surtout ! Je lui rendais visite, dans sa maison cossue de Brichac, et là, nous parlions pendant des heures.

 

De Platon et d’Aristote, de Gaffiot et de versions

De Pascal et des Romantiques, de rafiots célèbres et de pirates ;

De Voltaire et des francs-maçons, de thèmes et de chrysanthèmes

De la voisine et du facteur, des roses, des bonbons et des pires hâtes.

 

Mazie aimait la vie. Bon nombre de ses phrases étaient ponctuées d’un petit gloussement après le point final ou juste avant la prochaine majuscule. Un rien la faisait rire et je faisais tout pour trouver des riens très marrants, même des rien-du-tout ! Elle s’intéressait beaucoup à ma vie de rien, qui avait si peu d’années à son actif ; et j’appris que le Temps ne faisait pas tout : on peut vivre intensément un court moment ou parcourir des décennies vides de sens et d’esprit, comme un livre tout blanc. C’est selon. La motivation. Les tendances. Les expériences. L’amour, aussi. Celui que l’on reçoit. Celui qu’on donne. L’absence d’amour. L’absence tout court.

 

Un jour, je demandais à Mazie pourquoi, à son grand âge, elle n’était pas mariée à l’instar des autres Chevaliers de la table ronde. Elle me répondit que rien n’était carré, dans la vie, et que tout est toujours à inventer : les angles, les rondeurs ; même les tables sont en kit. Ceci me plongea dans le désarroi. Qu’allais-je devenir ? moi qui croyais qu’il y avait un chemin à suivre quelque part, avec des balises tous les cinq  ans et des couronnes de lauriers roses pour les plus méritants.

Mon incompréhension gonflant en voile de trois-mâts dans la tempête, Mazie me parla sans détour. Oui, elle avait aimé quelqu’un, autrefois. Mais, mais….l’écho du plus beau verbe se perdit dans l’espace, happé par l’errance éternelle.

 

C’était un élève prénommé Constantin. Il étudia le latin alors âgé de 18 ans, auprès de Mazie, qui n’en avait pas beaucoup plus au début de sa carrière de professeur. Mazie habitait encore chez ses parents, vu sa fulgurante ascension intellectuelle ; ceux-ci lui avaient aménagé un bureau dans une ancienne chambre, pour lui permettre d’exercer sa noble profession. Constantin était brillant ; il se destinait d’ailleurs à une carrière médicale, et Mazie était plus impressionnée par son visage d’angelot que par son projet de doctorat. Elle aimait particulièrement sa manière unique de froncer les sourcils pour s’attaquer à un thème ardu, son crayon de bois entre les dents ; cela dessinait une petite ride adorable sur son front clair ainsi qu’une bouche en cœur au tracé parfait. En réalité, Constantin était myope…preuve qu’un défaut peut être interprété comme un cadeau du ciel. Il dépassait Mazie de trois têtes minimum, ce qui transportait la jeune fille dans un émoi encore plus grand. La grandeur…ancienne obsession de Mazie, elle qui passait sous les portes depuis toujours et qui croyait avoir vaincu cette « transparence » aux yeux du monde par des facultés linguistiques gigantesques. On ne se débarrasse pas de ses démons aussi facilement ; des croisées de chemins nous remettent parfois face à nos angoisses d’antan.

 

L’amour naquit de son côté et tarda à se manifester chez Constantin… Mais Mazie était futée. La latiniste émérite mit son élève à l’épreuve de versions très difficiles afin de pouvoir lui apporter l’aide nécessaire à la résolution de ces traductions obscures. Elle allait au-delà de l’enseignement, exigeait de Constantin des traductions littéraires de haut niveau, le poussait presque à la faute afin d’avoir le plaisir de l’aider…le retour d’ascenseur arriverait forcément. Il fallait que Constantin tombe dans l’Admiration. Car « pas d’amour sans admiration » - me répétait Mazie maintes et maintes fois-, « il faut être grand dans les yeux de l’autre pour être aimé, et davantage si l’on est petite »… Je méditais longtemps sur cette révélation, qui s’avéra exacte, des années plus tard, lors de mes propres expériences.

Ce fut à ce moment que je m’inquiétais pour la première fois, de ma taille future. J’en touchais deux mots à Mazie, expression parfaitement idiote, puisqu’il suffisait que je fixe son regard lumineux quelques secondes pour qu’elle comprenne d’emblée mes soucis.

« Regarde-toi ! je t’aimerai toujours… », me serinait son visage rose aux traits effilés  des pétales de dahlia.

 

Constantin finit par aimer cette petite souris savante. Il lui offrait de petits bouquets de violettes ou de bleuets mêlés à de l’églantine rose, avant chaque cours. Mazie remerciait en elle-même l’infâme Tacite de ses ellipses obscures pour les non initiés à l’art du camouflage. L’histoire eut pu s’achever ici, par un mariage entre l’élève et son professeur, sous la bénédiction des parents de Mazie, heureux que leur petite particulièrement petite trouvât chaussure à son pied si promptement.  Hélas, Constantin ne pouvait se marier avant d’obtenir le métier auquel il se destinait. En 1927, il intégra l’Institut Pasteur…à Paris. Cela cloua le bec à la séduction tacite entre les deux protagonistes. Plus de versions, plus de thèmes où les deux têtes penchées sur un même livre n’en finissaient plus de se dévorer des yeux par un système de loucheries très élaboré. Mazie possédait une force intérieure suffisamment développée pour résister à cet ouragan sentimental et ne sombra pas dans une déprime sévère. « Je suis triste, certes…mais il me reviendra avec son diplôme…je l’attendrai le temps qu’il faudra ».

 

Petite Mazie…

Si grande dans ses espoirs…

Si sûre d’une vie

Qui n’était pas la sienne

Petite Mazie…

Si grande dans sa  croix…

 

Nul ne fut capable de rapporter  le quotidien de Constantin à Paris, étudiant en médecine. Il révéla à Mazie, dans une lettre, son souhait de devenir chirurgien. Cet honorable projet lui prendrait des années. Des années d’attente…de lettres…d’espoirs…de cours…de défilement d’élèves latinistes…de saisons perdues à n’aimer qu’une ombre, le souvenir d’une complicité passée, la douleur d’un désir inassouvi, d’un corps jamais étreint mais tant admiré.

Qu’importe, Mazie était prête à tous les sacrifices pour cet amour qu’elle souhaitait constant. Constantin…Inconstant….Il existe dans certains mots des sens cachés à grande valeur prémonitoire. Curieusement, ils ne sont décelés qu’après les drames qu’ils annonçaient.

 

Constantin donnaient des nouvelles. Au début. Il s’agissait de longues lettres détaillant son programme d’études, un peu comme un enfant parti en colonie de vacances. Peu de mots d’amour…quelques-uns tout de même, mais discrets…comme ses bouquets de violettes d’autrefois. Qu’importe le peu ou le pas assez ; la langue écrite a le droit d’être timide. Le temps passa, drainant avec lui, son implacable déni du passé en un rideau de plus en plus sombre…Constantin n’écrivait plus que des télégrammes en guise de lettre, où le style dépouillé affecte gravement le contenu. Mazie y croyait toujours, pourtant, à cet amour partagé à distance. Et pour cause…son jeune fiancé lui envoyait régulièrement de petits paquets, tous mignons, avec un nœud rouge au centre semblant palpiter comme un cœur amoureux. Quand on aime, on voit n’importe quoi, même des choses qui n’existent pas. Mazie tenait bon, adossée à sa naïveté si protectrice, qui change le plomb en or et les bijoux en gage de promesse infaillible. Chaque trimestre, pendant 4 ans, Constantin distillait son amour en objets d’or et d’argent dans de petites boîtes à nœuds. Tantôt une chaînette, tantôt une bague, puis un bracelet, un collier, une broche, un médaillon, des pendentifs animalier en nacre, des créoles serties d’émeraude…

Cette Saint Valentin permanente  ravissait Mazie comme une petite fille au pied du sapin décoré.

 

Sept ans s’étaient écoulés depuis le départ de Constantin à Paris. Pas une fois il ne revint pour embrasser son aimée. Celle-ci, se contentait courageusement de cette avalanche de bijoux, comme si elle eut été un fauve qu’on bourre de viande fraîche pour que jamais, il n’ait faim. Elle l’aimait toujours et encore. L’amour des femmes est quelque chose de surhumain ou n’est pas.

 

Un jour, l’avalanche fut stoppée nette ; sans doute retenue par un manque d’inspiration en modèle de joaillerie. Plus de lettres. Plus de télégramme. Mazie resta encore trois années sans la moindre nouvelle. Etait-il seulement vivant ?

Elle eut tant voulu se blottir dans ses bras en lui accrochant un dahlia rouge sur le veston et murmurer :

 

« Tiens, regarde-toi ! je t’aimerai toujours… ».

 

Un matin, Mazie reçut un télégramme de Paris. Constantin y annonçait l’obtention de son diplôme de chirurgien. Tout simplement. Deux lignes dix mots, et puis s’en allèrent…

Ces dernières années, Mazie était devenue plus taciturne que Tacite lui-même. Elle vivait sans vivre. Les personnes tourmentées savent ce que cela veut dire au quotidien.

 

L’année suivante, Constantin revint s’installer dans le Sud-Ouest. Mazie le sut par personnes interposées. Ces mêmes personnes lui dirent aussi la vraie vérité : il était revenu avec une femme et un enfant. La sienne. Son enfant.

Mazie dû s’arrêter d’enseigner quelques temps afin de soigner son cœur malade. Ses parents, âgés, firent ce qu’ils purent pour réconforter leur petite, que certains déjà, dans le bourg, surnommaient « la vieille fille ». Mazie partit vivre dans une grande maison isolée, choyée par son petit personnel et quelques chats. Ses élèves étaient toujours nombreux et défilaient comme des perles de collier, dans sa vie sans vie.

 

1939. Constantin fut mobilisé, après une année d’exercice de sa profession à Bordeaux. La suite s’étiole entre les tirs des mitrailleuses et les populations déplacées et meurtries par l’envahisseur. L’injustice de la guerre. La connerie des hommes. La violence. La survie à la destruction.

Fait prisonnier, Constantin fut obligé de soigner ses propres ennemis, dans un dispensaire allemand de la zone occupée.

1945. Fin des hostilités. La vie continua où elle s’était arrêtée, c’est-à-dire là où il n’y avait que d’autres débuts de tranches de vies tronquées. On repartait dans le flou. On avait déjà tous ses membres et une tête par dessus : ce n’était déjà pas si mal.

 

Mazie perdit sa mère dans ces années-là, d’une attaque cérébrale foudroyante. Le malheur arrive souvent par flots, comme une hémorragie impossible à tarir. On voudrait mourir pour guérir. C’est sans compter nos capacités de réadaptation, de re-synchronisation avec le monde, fut-il pourri jusqu’à la moelle.

 

Mazie reprit une vie dont elle se sentait dépouillée. La sienne pourtant. Entre traductions, lecture et jardinage, on la voyait souvent à l’église avec son petit sac sur les genoux, en tailleur strict, du bleu sur ses yeux verts, un  béret gris porté sur le front comme pour contenir une plaie. Elle portait de hauts talons, mais demeurait  la plus petite de l’assemblée. Certains racontent qu’elle observait un couple et un jeune garçon âgé d’une dizaine d’années. Constantin, sa femme et son fils. Certains racontent qu’elle venait à la messe juste pour les regarder. Car Mazie n’était pieuse que de famille : férue d’Histoire depuis l’enfance, elle avait appris à dissocier traditions religieuses et réalité historique. Elle croyait juste en la Vie, à l’histoire de sa vie. Pas de quoi fouetter un curé, ma foi.

 

Je retranscris ici, avec mes mots passants, tout ce que me conta Mazie au fil de nos rencontres. Vous voudrez donc bien m’excuser pour les morceaux manquants ou tronqués ; une vie ne s’écrit ni en trois jours, ni en huit pages.

 

J’aimais venir dans sa maison, qui sentait bon la lavande

 

Nous riions ensemble, comme deux fillettes

Celle que j’étais naguère, celle qu’elle fut jadis et qu’elle demeura toujours

Il n’y avait plus de douleur, juste des rides

Et des regrets sur la vie indomptable qui nous enserre de tours

De cordes invisibles.

 

Nous récitions ensemble, comme deux fillettes

Les leçons de naguère, celles qui s’appliquent au temps et à l’amour

Il n’y avait plus de douceur, juste du vide

Et des secrets à dévoiler au monde entier, pour qu’à son tour

Il sache, l’Indicible.

 

Mazie avait fait encadrer une photo que Constantin lui avait donné peu avant son départ en 1927. Sur le côté, j’ai toujours vu un ruban noir. « C’est lorsque Constantin est décédé en 1970 que je me suis sentie vieille, tu sais, Spinoza ».

Je méditais. L’amour n’ayant plus d’objet vivant, finirait donc par disparaître ? Et le sentiment de vieillesse en serait le résultat ?

 

« Il ne m’a pas attendue, comme je l’ai attendu moi. Mais je l’aimais encore, malgré la trahison ; le regarder me suffisait à nourrir des espoirs ténus mais réels

- je sais, Mazie…ce proverbe débile : tant qu’il y a de la vie…et caetera…c’est donc vrai ! Comment n’ai-je pas vu ce drame que tu avais vécu, pendant toutes ces années ? comment faisais-tu pour sourire chaque jour ? pour consoler les autres ?

 

- on n’est pas sur cette Terre pour comprendre, ma chérie. Juste pour vivre. »

 

 

Ma grand-tante Mazie s’éteignit en 1985, à l’âge de 81 ans. Cette année-là, Daniel Balavoine chanta « Aimer est plus fort que d’être aimé », comme pour saluer son départ. J’héritai des bijoux de Constantin, que je m’autorise à porter de temps en temps. Beaucoup plus tard, j’eus moi-même des soucis sentimentaux, comme le commun des mortels. Mais moi seule entend cette voix murmurer dans un souffle gracieux :

« Tiens, Spino ! regarde-toi dans ce dahlia rouge !… je t’aimerai toujours… ».

 

February 01

Big Bazar

                                                                                                                                                

« Je me demande quoi écrire,

Il y a longtemps que je n’ai rien dit ;

Par peur, sans doute, d’exposer trop de moi-même….

Il paraît que c’est ringard d’être pudique, de nos jours….non ?

Il paraît aussi qu’on écrit pour être lu, oui ! » .

 

Il était une fois une nana qui noircissait de la toile sans enregistrer sous….un quelconque fichier en attendant de le catapulter dans l’espace web, sous les cieux radieux des amateurs de bons mots. Elle lisait ses propres phrases pour elle-même : on ne peut pas faire mieux dans l’égocentrisme de baz’Art. Ainsi, elle savait que nul ne la jugerait et qu’elle s’octroierait un certain plaisir à relire ses émanations cérébrales afin de les retenir un peu, telles des bulles de savon qu’on rattrape au vol de peur qu’elles n’échappent trop à leur créateur. Et…si le cerveau s’arrêtait ? un big bug qui ferait bang sans prévenir ?!! Arrivé à une certaine maturité, on a sans doute l’impression  que l’atrophie nous guette à tout point de vue, alors même que la crème anti-rides de l’intérieur de crâne n’a pas encore été inventée, malgré ce que veut nous faire croire Line Renaud dans sa pub pour la console de poche du Docteur Késako Kawasaki, cousin par alliance de Monique Ranou, Justin Bridou et Madame Loïc.

 

Oui, le monde est petit ; Elle le savait bien, notre héroïne circonstancielle, que l’on pouvait croiser les mêmes personnes ça et là, alors qu’on était persuadé de ne les y voir que ça ou là, selon leur place attribuée dans un faux puzzle –celui de notre disque dur souvent un peu mou de la racine-.

L’autre jour, en furetant dans un magasin de décoration chic et branché, Elle se fit aborder par un jeune homme au sourire engageant :

 

« Bonjour ! vous allez bien ? » ….Et de lui tendre une main droite chaleureuse qu’elle serre en balbutiant : « Euh, bonjour…euh…oui, ça va bien, je vous remercie…et vous même ? ». Elle avait été abordée sans discerner le drapeau de l’équipage à tête unique. Un piteux débordement de matière grise a priori irrattrapable ! Et puis, après la disparition du vendeur dans le fond du magasin, affairé à achalander les rayons, ça lui était revenu, comme ça, d’un coup sec et virtuel sur le champignon de Julien Lepers….SCHGLIIIING !!!!!!

 

Le prof de sport de sa fille. Il fallait juste coordonner trois éléments…disparates, au grand désespoir de l’intéressée. Elle eut tout de même une pensée pour Line Renaud et son calepin électronique, sur le coup, et ça aussi, elle ne put l’expliquer.

 

Les intrusions massives d’idées délirantes sont toujours de mauvais augure ; elles pallient peut-être une frustration quelconque quelque part ou bien présagent une démence précoce, qu’on préfèrerait voir autre part, chez une entité quelconque. Deux assiettes à motifs indiens sous le bras plus tard, l’étourdie alla explorer le fond du magasin afin de renouer le contact avec Sébastien (un prénom de prof de sport, une évidence !!). Tout se passa pour le mieux. Sébastien lui dit que le kimono porté à outrance modifiait souvent l’état de conscience des spectateurs de tournois et entraînements. Comme si le cerveau prêtait davantage attention au contexte global plutôt qu’aux éléments eux-mêmes, fussent-ils des personnes, des visages. Du coup, il avait pris l’habitude de paraître tronqué aux yeux des gens, visage connu sur un corps inconnu, puisque dépourvu de l’uniforme sportif.

Line Renaud n’aurait donc pas mieux fait ! Quant au Docteur Wazari…on le remercie pour son show publicitaire à l’instar de ses copains d’avant, Del Prado et Altaya.

 

L’héroïne de cette histoire sans but avait fait une rencontre virtuelle très étrange dernièrement. Elle voulu d’ailleurs le signaler au monde entier, en l’écrivant sur son blog-notes, au cas où elle se fît kidnapper lors d’un rendez-vous consentant, aux Etats-Unis, dans une célèbre réserve d’alligators de la Côte Est. Enfin, elle anticipait. Le type voulait juste lui passer un coup de fil, après deux mails et quatre phrases balancées sur une messagerie.

 

« Un cavalier, qui surgit du fond de la nuit

Court vers l’Aventure au galoooooop

Son nom, il le signe à la pointe de l’épée

D’un Z, qui veut dire Zorroooooooo !!!! ».

 

C’est pas sympa de dénigrer un tel super-héro, elle en avait conscience. D’autant qu’il eût été dommage de saborder son destin, en cet An de Grâce 2009 où le Ciel astrologique s’annonçait excellent pour les milliards d’individus nés au mois de juillet… Pour l’heure, elle subissait de plein fouet l’épidémie de gastro-entérite, et ne pouvait écrire à Zorro, qu’elle attendait la fin des vomissements pour reprendre une discussion digne de son rang d’oignon entre ses contacts Albert Ier, Richard 4, Arnaud 2043, et Philibert 75.

 

Felipe –son pseudonyme-, prince de LUbie de son état, une prétendue contrée du Royaume d’Espagne, était pourtant un homme charmant. Il travaillait dans l’import-export de peaux de reptiles avec un concept novateur. Grâce à lui, on aurait bientôt du mobilier à gogo en croco ; Hewlett-Packard avait déjà manifesté, paraît-il, son intérêt à concevoir des ordinateurs en peau de caméléon avec des souris en peau de crotales. Mêler la proie et le prédateur dans un même objet à portée de main, voilà qui transfigurerait le monde du design technologique !

 

Felipe était un entrepreneur très entreprenant. Il avait des tas de projets avec les pomelos de Floride et les chemisiers à cols en V. Quelquefois, même, il s’embrouillait un peu et ses propos comportaient d’étranges redondances. Tout cela était normal, Elle le savait. On était sur la toile. On marchait sur un sol imperceptible.

Felipe avait dû s’acquitter d’une peine de prison pour avoir importé sur le territoire français, une carapace de tortue des Galapagos  avec un élastique reliant un bord à l’autre (création de chapeau exotique XXL, en fait…). L’âme artistique est souvent méconnue au profit de considérations annexes, comme la protection d’espèces protégées, eh oui.

 

En attendant d’en savoir plus sur l’Inconnu, l’héroïne ferma ses boîtes de dialogue le temps de sa convalescence. Elle se dit d’ailleurs qu’imaginer est souvent beaucoup mieux que de connaître la réalité. Elle se dit aussi que s’angoisser sur l’Inconnu du temps à venir ne sert à rien. Enfin, elle se dit qu’il était grand temps pour elle, d’enregistrer ses mots pour les offrir à qui voudrait bien.

 

Pour une fois…

 

   

 
October 25

Dernier acte

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Mourir, je voudrais y venir

D’un pied pour vous raconter de l’autre

Par ma bouche interdite

Et mes yeux volubiles

L'art et la manière de tenir

Debout au bord d’un roc de craie

La façon de donner son dernier la

Ici ou là

Sans personne ou avec si peu

- un cadre, une lettre, une musique de chambre

Parfois un chat et des géraniums bleus-

Vous dire la façon de partir heureux

Ou malheureux

Mais d’oser s’en aller

Avec soi-même comme unique partenaire

Du Jeu de Fin, enfin enfreint.

 

Hier, Elle est venue dans mon sommeil

Sans me laisser l’apercevoir ni la toucher.

J’ai bien entendu quelque chose

Sorte de hululement de hibou en veille

Transfiguré par des rêves de fées.

L’œil ouvert, je scrutais.

Rien ne put m’avertir

Du drame qui se jouait de l’autre côté

A l’heure des réverbères éteints

Des âmes endormies, des peurs enfouies

Des désirs vermeils, des espoirs de soleils.

Ma respiration s’est accélérée,

Comme sous une onde de choc infinitésimale

Je pensais avoir trop mangé

Sans trop y croire.

Morphée me reprit jusqu’à l’aube.

 

Ma voisine partit avec le type à la faux.

 

Madame, je me souviens de vous

De nos conversations de fleurs

De votre rire à travers la douleur

De cette bonne humeur

Insolente

Ardente

Pénétrante.

Vous aimiez les couleurs, vous souvenez-vous ?

 

Yalla !     img293/4307/riresoeuremmanuellegp4.jpg

 

  

 

Spino Zaza

Un commentaire général sur cette page ? N'hésitez pas....Cette rubrique est la vôtre. Merci ! Premier de la classe
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claudewrote:
COUCOU SPINOZA
MERCI D'ETRE VENUE ME VOIR ET SURTOUT D'Y AVOIR LAISSE UN PETIT MOT....
En effet je suis en hibernation et jusqu'à quand ? Dieu seul le sait et il n'est pas bavard . Ton espace est toujours aussi intéressant à lire ....Félicitations !
grosses bises et à bientôt Coeur rougeRose rouge
Claude
Nov. 15
Electrewrote:
Coucou, j'ai vu que ton pseudo était Spinoza ,j'ai pas pu résister.Ton blog est vraiment trés sympas ,j'aime bien ce style littéraire et cette aire de beethoven est vraiment trés agréable , bonne continuation.
Oct. 21
Lyla TSBwrote:
Papillon gracile, aérienne et diaphane, la grâce défile en saut de chat... Soleil  SurPointeSourire
Oct. 5

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